Selon tous les experts, le modèle de développement adopté par le Maroc depuis trois décennies (c’est-à-dire depuis le plan d’ajustement structurel) est hors de souffle. Sa Majesté l’a souligné et a créé une commission chargée d’examiner ses fondements et de proposer une nouvelle approche, plus efficace et efficiente.
Le Maroc a doublé son PIB en moins de vingt ans, mais cette performance masque d’autres réalités moins flatteuses : la pauvreté recule trop lentement, les jeunes peinent à trouver un emploi, la classe moyenne ne s’élargit pas et les disparités régionales persistent obstinément. Le pays n’a pas encore pris le virage de l’économie de la connaissance, celle qui génère de la valeur et irrigue la société d’opportunités nouvelles. Sur le papier, les investissements publics et privés se multiplient, tout comme les flux d’investissements étrangers. Pourtant, la croissance plafonne sous les 4% annuels, comme si un plafond de verre empêchait toute accélération.
La réalité est là : investir massivement n’a pas généré assez d’emplois ni suffisamment de richesses, surtout si l’on compare avec d’autres pays qui consacrent des montants similaires à leur développement. L’idée d’une « économie ruisselante » vantée par certains économistes n’a pas permis à la prospérité d’atteindre les couches moyennes et vulnérables. Les politiques d’incitation au capital n’ont pas réussi à irriguer tout le tissu social. Autre pierre d’achoppement : les choix stratégiques visant à arrimer l’économie marocaine à l’Europe n’ont pas vraiment permis de bâtir un partenariat gagnant-gagnant. Résultat : le Maroc s’est figé dans un rôle de fournisseur de matières premières, de produits agricoles et de pièces détachées, tout en subissant les décisions de délocalisation dictées par les donneurs d’ordres européens, notamment dans le textile et la maroquinerie. Un mouvement à rebours des ambitions affichées.
Le bilan de ce « partenariat » avec l’Europe est sans appel : peu d’impact tangible sur le tissu industriel national, peu de créations d’emplois qualifiés, peu de retombées pour la société. La croissance reste atone, à peine au-dessus du seuil des 3,7% du PIB par an, selon le rapport de la Banque mondiale (« Maroc d’ici 2040, investir dans le capital immatériel pour accélérer l’émergence économique »). Cette dynamique repose presque exclusivement sur l’investissement dans le capital fixe, qui représente 5% du PIB. Or, pour espérer une croissance plus robuste, entre 6 et 7% par an, il faudrait porter ce capital à 50% du PIB, un objectif hors de portée puisque l’épargne nationale plafonne à 30%. Aller chercher les 20% restants par l’endettement reviendrait à fragiliser dangereusement la balance des paiements.
Le potentiel de croissance réside aussi ailleurs : dans le marché du travail et le capital immatériel. D’après le même rapport, seuls 46% des Marocains ont un emploi (et le taux chute à 23% pour les femmes). Pour changer la donne, il faut ouvrir le marché du travail à des formes innovantes et flexibles de contrats, encourager le travail indépendant, soutenir l’entrepreneuriat social et collectif, valoriser l’économie sociale, moderniser la gestion des carrières, promouvoir de nouveaux métiers, renforcer l’employabilité pendant la formation et miser sur le développement technologique. L’innovation pourrait permettre d’atteindre un taux d’emploi de 56% et d’ajouter au moins un point de croissance. Un à deux points supplémentaires pourraient venir d’une gouvernance plus solide, une transparence accrue, des institutions responsables, un tissu associatif dynamique, une implication durable des femmes, et un investissement massif dans la recherche, l’innovation et le savoir. Voilà ce qu’on appelle le capital immatériel.
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Les régions ont aussi un rôle à jouer pour stimuler la croissance. Mais aujourd’hui, la régionalisation reste inaboutie : superposition bureaucratique plus qu’outil de développement. Il est temps de repenser ce modèle de fond en comble et de donner aux régions une véritable capacité de planification, de suivi, d’évaluation, bref, le pouvoir d’être des locomotives du développement humain, culturel et économique. Accélérer la transition écologique, investir dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’économie circulaire pourrait aussi alléger la facture environnementale, gagner un point de croissance et renforcer la résilience nationale. Sur vingt ans, une croissance soutenue de 7% par an ouvrirait la voie au statut de pays émergent. Mais il ne s’agit ni d’un slogan, ni d’un mirage : le chemin est long et exigeant, il demande un pilotage agile, rigoureux et lucide.
La pandémie a servi d’électrochoc. Les Marocains ont redécouvert leur capacité à s’organiser, à inventer, à tenir bon ensemble. Ce capital ne doit pas être dilapidé, il appelle à une mobilisation générale autour d’un projet d’avenir réaliste. Mais la sécurité sanitaire ne doit plus être négligée : il faut anticiper la prochaine crise avec des infrastructures hospitalières solides, du personnel bien formé, une recherche scientifique dynamique en santé publique. La santé devient une priorité nationale durable. Même impératif pour la sécurité alimentaire : un Maroc souverain ne peut rester dépendant des marchés extérieurs. L’agriculture doit évoluer vers un modèle plus solidaire, axé sur l’autosuffisance et l’échange au sein de communautés durables, favorisant la production locale et les circuits courts.
Le pays doit repenser sa stratégie céréalière : viser l’autosuffisance en blé et orge, avec une productivité comparable à celle des grands exportateurs mondiaux comme les États-Unis, l’Ukraine ou l’Australie. La crise sanitaire a aussi mis en lumière le rôle décisif de l’innovation et de la technologie pour répondre aux défis de société. Investir dans la science et dans la créativité n’est pas un luxe, mais un acte de souveraineté. Les bases d’une économie solide reposent sur la demande intérieure, une industrie robuste et une classe moyenne apte à consommer les biens et services nationaux. Il ne s’agit pas de refermer le pays sur lui-même, mais de préparer un retour ambitieux sur la scène mondiale, en partenaire fiable et influent de l’Europe et des autres puissances économiques.
Par Lahcen Haddad

